La balance et l'émotion

Publié le par VT

La balance est l'un des symboles universels de la justice. Il lui faut peser la parole de l'un et celle de l'autre, la vérité et le mensonge, l'intérêt de la société et celui de la personne. C'est un instrument fragile, qui doit être manié sans secousses, et en prenant garde de ne pas appuyer sur l'un ou l'autre de ses plateaux. Il n'est donc pas raisonnable de l'utiliser dans la tourmente, sur le pont d'un navire en pleine tempête, ballotté au gré des vents et des courants. Et pourtant, les juridictions françaises continuent à fonctionner, alors que les plateaux de la balance tanguent sous l'effet de mouvements d'opinion contradictoires que les pouvoirs publics s'efforcent de suivre tant bien que mal.
 
Taxée tantôt de laxisme, tantôt d'aveuglement répressif, la justice finit par apparaître comme une institution paradoxale, consacrant l'essentiel de son activité à libèrer les coupables et à incarcérer les innocents - ce qui est peut-être excessif. Qu'une personne accusée d'un crime ou de violences graves reste en liberté : on fustige aussitôt l'incurie d'une institution qui ignore l'exigence de sécurité et la douleur des victimes. Mais que la même personne soit placée en détention provisoire (pour préserver l'ordre public, etc.) puis acquittée ensuite à l'audience grâce au talent de ses avocats : on dénonce immédiatement l'archaïsme d'un système qui foule aux pieds les libertés publiques.

L'affaire d'Outreau illustre bien les effets de cette menace permanente de scandale judiciaire, quelle que soit la décision du juge. Au début de l'affaire, alors que les médias s'interrogeaient sur les complaisances supposées de la justice à l'égard de réseaux pédophiles (disparus de l'Yonne, affaire Dutroux), et que la parole de l'enfant était en voie de sacralisation définitive, il n'était pas question de prêter le flanc à de nouvelles critiques, ni de s'exposer à une campagne de dénigrement sur le thème : "la justice ne s'intéresse pas aux abus sexuels sur mineurs." Le parquet a donc requis le placement en détention, suivi par le juge d'instruction, le juge des libertés et de la détention, puis la chambre de l'instruction, qui n'a jamais "osé" libérer des personnes poursuivies pour des faits de cette nature.  Puis le dossier a évolué, les experts se sont embrouillés, le principal témoin de l'accusation s'est rétracté, la cour d'assises de première instance a condamné, la cour d'assises d'appel a acquitté, le Président de la République et le Premier Ministre ( qui n'y étaient pour rien ) se sont excusés, l'Assemblée nationale a créé une commission d'enquête, les magistrats ont été tancés, on a annoncé de nouvelles réformes de la procédure pénale... et le balancier est reparti dans l'autre sens. La justice  n'est plus accusée de complaisance, mais d'obstination, la parole de l'enfant est devenue suspecte, et le spectre de l'erreur judiciaire est systématiquement invoqué dans les affaires de viols sur mineurs. En attendant qu'une nouvelle vague d'indignation suscitée par une affaire de pédophilie, ou les déclarations de tel responsable politique déplorant le laxisme des juges, vienne relancer la machine.


La justice fonctionne désormais dans un climat d'émotion permanente. Avant, pendant, et après les procès. Et pas seulement lorsqu'il s'agit de meurtres en série ou de pédophilie. Les caméras de télévision répercutent dans tous les foyers les souffrances des victimes et de leurs familles, les protestations de l'accusé et de ses avocats, les conférences de presse des associations et des collectifs de soutien, ainsi que les commentaires plus ou moins inspirés de diverses personnalités. On organise des " talk-shows " qui font monter l'audimat. Cinq points de plus si un invité éclate en sanglots. Juste avant une page de publicité, de préférence. Dans ces conditions, qui s'intéresse encore au dossier judiciaire lui-même ? L'audience télévisuelle prend le pas sur l'audience de justice. Et l'émotion se substitue parfois à la raison. Certes, la raison n'a pas bonne réputation. Elle n'est ni communicative, ni fédératrice. Synonyme de sécheresse et d'abstraction, sa voix est inaudible, face aux larmes d'une mère, ou à l'éloquence de celui qui défend une noble cause. Elle n'est pas télégénique. Mais elle n'entraînera jamais la foule à hurler sous les fenêtres des palais de justice, à lyncher les suspects, ou à insulter les témoins.

Alors que les autres pouvoirs de l'Etat se sont adaptés à la "démocratie d'émotion", ainsi qu'en témoigne la capacité de l'Exécutif ou du Législatif à annoncer immédiatement des réformes dès qu'un fait-divers défraie la chronique, la justice demeure incapable de communiquer sur elle-même, a fortiori en période de déferlement médiatique. Elle se borne à gèrer des dossiers, sur le mode stakhanoviste, quand le reste de la société surfe sur des flux émotionnels à peu près incontrôlés, dont la violence est telle qu'ils peuvent balayer au passage les principes les mieux établis.
 
Peut-être la balance est-elle un instrument dépassé. Il n'est pas certain cependant que son remplacement par un baromètre destiné à prédire l'air du temps, ou par une girouette indiquant le sens du vent, constituerait un progrès.

Publié dans turcey

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