Question de codes

Publié le par VT

Ainsi donc, le juge anglais chargé de trancher un litige portant sur l'originalité du célebrissime ouvrage de Dan Brown " The Da Vinci Code " aurait dissimulé un message secret dans le texte de son jugement. Des caractères en italiques, une présentation très légèrement irrégulière, et surtout, les sous-entendus malicieux du juge Smith qui se garde bien de démentir quand on l'interroge. De quel côté de la conspiration se trouve-t-il, celui-là ? Porte-t-il un cilice sous sa robe, un chapelet de clous sous sa perruque ? Ou au contraire, fait-il partie de la longue liste des initiés au mystère du Sangréal ?  Il faudrait vérifier s'il est allé visiter la pyramide du Louvre. Si oui, c'est un signe. Si non, c'est un signe aussi, car ce comportement de rejet serait la preuve d'une aversion suspecte. S'il n'est en liaison  ni avec le Vatican, ni avec l'ombre de Jean Cocteau, c'est pire. La seule hypothèse plausible, aussi incroyable et insupportable qu'elle paraisse, serait donc que ce digne magistrat se soit laissé aller à faire de l'humour.

Mais un juge a-t-il le droit de faire de l'humour ? Oui, s'il est anglais. Dans tous les autres cas de figure, la réponse est beaucoup plus délicate. Elle dépend du temps dont il dispose pour rédiger, de la nature de l'affaire, et de la place qu'on lui reconnaît dans la société. Car il faut être sûr de soi pour oser plaisanter en rendant la justice. A la différence des magistrats français, enfermés dans une structure administrative hiérarchisée héritée de Napoléon, qui leur impose d'être bien notés pour avoir de l'avancement, les "judges" britanniques sont de puissants personnages dont l'autorité est à peu près incontestée. Un avocat qui se permettrait de les critiquer ferait immédiatement l'objet de lourdes sanctions, et peu d'hommes politiques se risquent à polémiquer à l'encontre d'une décision de justice. Dans cet étrange pays, où les habitudes sont radicalement différentes des nôtres, un juge peut donc manier l'humour sans craindre pour la suite de sa carrière - car il n'a pas de carrière.

Que se serait-il passé si un magistrat français avait rendu un jugement semblable ? L'avocat de la partie perdante aurait immédiatement dénoncé sur toutes les chaînes de radio et de télévision le manque de sérieux du juge, les responsables politiques se seraient répandus en commentaires acerbes sur l'irresponsabilité des magistrats, le Garde des sceaux aurait annoncé l'ouverture d'une enquête administrative confiée à l'Inspection générale des services judiciaires pour lui permettre d'apprécier l'opportunité de poursuites disciplinaires, peut-être même le Conseil supérieur de la magistrature aurait-il été saisi d'une demande d'interdiction temporaire d'exercice des fonctions à l'encontre du magistrat coupable d'une telle atteinte à la dignité qu'on est en droit d'exiger de ceux qui rendent la justice au nom du peuple français, etc, etc. Avec un peu de chance, une commission d'enquête parlementaire aurait été créée pour interroger le juge et lui faire avouer son appartenance à l'Opus Dei, à un syndicat de magistrats, ou aux chevaliers du tastevin et de l'andouillette à l'ancienne. On aurait annoncé de grandes réformes destinées à réconcilier les français avec leur justice en renforçant la responsabilité disciplinaires des juges. Bref, la patrie de Montesquieu aurait une fois de plus tenté de se débarrasser d'une justice que les affaires politico-financières rendent chaque jour plus encombrante.

Alors, amis magistrats, réfléchissez bien avant de faire de l'humour. Il est vrai que vous n'en avez pas le temps, soumis à des cadences de production et à une prime de rendement parfaitement inconnues de vos homologues d'outre-manche, et que nul n'a encore songé à chercher une signification cachée aux fautes de frappe qui émaillent parfois des décisions de justice dont, en France, on conteste systématiquement le fond, mais rarement la forme. Vous  travaillez derrière une pile de codes rouges et bleus, qui n'ont rien à voir avec Léonard de Vinci. Mais réfléchissez quand même. Il paraît que l'humour est la politesse du désespoir : il est peut-être temps de s'y mettre.

Post-scriptum : Ce texte ne contient aucun message caché. Quoique .... Aargh .....

Publié dans turcey

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