Sport et variations

Publié le par VT

Au cours d'une réunion internationale que je n'ai pas oubliée, un magistrat étranger, voulant expliquer de manière claire sa propre conception de l'audience à des collègues exerçant dans des pays dotés d'une culture juridique différente, leur tint à peu près ce langage: " le rôle du juge dans le procès devrait être celui d'un arbitre au cours d'une compétition sportive. Rappeler les règles aux équipes en présence, suivre les phases du jeu, sanctionner éventuellement les comportements irréguliers des joueurs sur le terrain, et proclamer le résultat final. Rien de plus." Et l'on sentait, dans le ton de sa voix, une nuance de commisération pour les systèmes dans lesquels on ne considère pas seulement l'audience comme un match entre l'accusation et la défense. Il était si convaincant que tous les participants, l'espace d'un instant, ont été tentés par ce beau métier : arbitre de compétitions judiciaires.

Peut-être la métaphore était elle cependant un peu simpliste. Car il est peu de pays où l'on admet sans difficulté qu'un criminel soit acquitté, uniquement par ce que l'équipe de la défense aura mieux joué que celle de l'accusation, qui n'était pas en forme ce jour là. Ou inversement, qu'un innocent soit condamné grâce au brio de l'accusation, qui aura marqué des points décisifs en prenant de vitesse une défense trop statique. C'est probablement regrettable, mais les chroniqueurs judiciaires sont aussi dénués d'objectivité que les commentateurs sportifs. Ils ont toujours une équipe favorite, et quand le score leur déplait, ne se résignent pas facilement à accepter le résultat du match.

C'est le plus souvent la faute de l'arbitre. Ah, s'il avait sifflé le penalty, au lieu de regarder ailleurs ! S'il avait sorti un carton rouge, au lieu d'un carton jaune ! S'il n'avait pas sanctionné un hors-jeu imaginaire... Le rôle d'arbitre est pour le moins ingrat. Dans les conversations de comptoir, les déclarations des joueurs, des entraîneurs, et parfois les commentaires des responsables politiques qui se piquent de sport, il est sûr de faire l'objet de remarques acerbes. Et d'abord, est-il bien impartial, cet arbitre ? Déjà l'année dernière, au cours d'un match opposant tel club à tel autre, il avait refusé le but qui aurait permis à la meilleure équipe de se qualifier. Il faut revoir la formation des arbitres. Et d'ailleurs, qui les sanctionne quand ils commettent des fautes, eux ? Ne sont-ils pas un peu aigris de n'être pas des vedettes au même titre que les joueurs aux salaires mirifiques ? Comment peuvent-ils prétendre être impartiaux ? Etc, etc. Mais finalement, le sort des arbitres est encore plus favorable que celui des magistrats. On n'en est pas encore à créer des commissions d'enquêtes parlementaires pour analyser leurs coups de sifflet, ni à proposer de les sanctionner lorsque l'équipe qui a perdu le match-aller se qualifie quand même lors du match-retour. Cela viendra peut-être. Tout est possible.

A la réflexion, ce qui rapproche le déroulement d'un procès de celui d'une compétition sportive n'est pas tant le flot de critiques qui se déverse sur les juges ou les arbitres, que le poids des facteurs extérieurs au jeu lui-même.
- Le public, tout d'abord. L'équipe dont les supporters sont les plus nombreux et les plus démonstratifs ( euphémisme ! ), bénéficie d'un avantage certain. Au point qu'il est parfois possible de demander à ce que la rencontre ait lieu sur un terrain neutre. En termes judiciaires courants, on parle alors du "dépaysement de l'affaire". Mais quel que soit l'endroit choisi, il faudra veiller à l'organisation matérielle et à la répartition de l'espace, afin d'éviter des affrontements qui peuvent n'être pas que verbaux, entre partisans d'équipes différente. Et gèrer ce moment de tension que constitue la réunion, en un même lieu, de personnes animées d'émotions intenses et contradictoires.
- Les médias, ensuite. Tous les articles, les reportages, les interviews d'entraîneurs ou de joueurs qui sont diffusés avant, pendant et après la compétition, pèsent plus ou moins directement sur son résultat. Les avocats qui annoncent avant l'audience qu'ils vont faire la démonstration de l'innocence de leur client - ou, au contraire, de la responsabilité du prévenu, s'ils sont pour la partie civile - ne s'y trompent pas. Les parties qui développent leur argumentation devant les micros et les caméras non plus. La confrontation ne se déroule pas que dans les stades, ou les salles d'audience. Elle a envahi les studios de radio et de télévision. Qui en redemandent. L'excitation est à son comble lorsque les deux univers se télescopent, à l'occasion d'une affaire de dopage ou de corruption dans le sport, par exemple.

Pourtant, alors que le monde sportif s'est adapté sans difficulté au règne de l'image, tandis que les droits de retransmission des matchs nourrissent une économie florissante, le monde judiciaire français se montre encore bien timide dans ce domaine. Les entreprises de production audiovisuelle réclament à cor et a cri la levée de l'interdiction de filmer ou d'enregistrer les procès - sauf s'ils présentent un intérêt historique - qui prévaut actuellement, mais les pouvoirs publics semblent peu convaincus de l'intérêt de transformer les salles d'audiences en plateaux de cinéma ou de télévision. Personne n'envisage apparemment d'instaurer un marché de la diffusion d'images judiciaires : la question se reposera, quand les chaînes de télévision remonteront à l'assaut. Notons au passage un point de convergence inattendu entre l'univers du sport et celui de la justice. Il s'agit de leur méfiance à l'égard de l'audiovisuel comme mode de preuve, en matière d'arbitrage, comme de recueil des déclarations. Malgré quelques timides avancées ( l'enregistrement vidéo des auditions de mineurs, auteurs ou victimes, et la proposition d'enregistrement sonore des interrogatoires en garde à vue ), la justice française vit toujours à l'heure de la galaxie Gutenberg, des procès-verbaux, et des signatures en bas de page. Elle devra s'adapter, tout comme l'arbitrage sportif, aux instruments modernes qu'elle n'a pas encore entièrement adoptés, peut-être par ce qu'ils n'existent que depuis un siècle.

Bien sûr, toute comparaison a ses limites. La justice n'est pas un jeu, c'est entendu. Elle a bien d'autres dimensions que l'affrontement de thèses antagonistes, et il est caricatural de la réduire à une confrontation entre l'accusation et la défense, le demandeur et le défendeur. Mais les rencontres sportives, elles aussi, ont une portée qui dépasse la simple compétition des participants. Cas extrème, les Aztèques pratiquaient un jeu sacré, à l'aide d'une balle dont les mouvement symbolisaient la marche des planètes. Celui qui laissait tomber la balle portait atteinte à l'harmonie du monde, et il était sacrifié sur le champ. Jusqu'au Moyen-Age, la justice recourait parfois au duel judiciaire : les plaideurs s'affrontaient les armes à la main, ou par champions interposés, et le bon droit était censé se trouver du côté du vainqueur (en d'autres termes, les meilleurs escrimeurs avaient toujours raison.)

Il ne fait pas de doute que les règles en vigueur dans les stades, d'une part, et les salles d'audiences, d'autre part, ont été sensiblement améliorées depuis.

Publié dans turcey

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