Balzac, toujours

Publié le par VT

" Tout conflit avec l’ opinion publique est toujours dangereux pour un corps constitué, même quand il a raison contre elle, parce que les armes ne sont pas égales. Le journalisme peut tout dire, tout supposer ; et notre dignité nous interdit tout, même la réponse."  Ces propos, attribués au président du tribunal de Paris, pourraient avoir été tenus hier. Ils ne l' ont peut-être jamais été, car ils ne figurent pas dans un discours d'audience solennelle de rentrée, ni dans l' interview donnée à un grand quotidien, mais dans la scène finale d'un roman de Balzac : " l' Interdiction ". Au moment où le bon juge d'intruction Popinot se voit contraint de se récuser au profit d' un juge récemment appelé d’'un tribunal du ressort à celui de Paris, plein d’'ambition cachée, qui "semblait prêt à pendre et à dépendre, au bon plaisir des rois de la terre, les innocents aussi bien que les coupables". Camusot - car tel est le nom de l'ambitieux - fera carrière, bien sûr, car il ne s'agit que d'un roman. Mais les rapports de la justice et de l'opinion publique n'ont guère changé, et la formule de Balzac n'a pas été démentie depuis.

D'où vient que l'univers balzacien, celui des années 1830, paraisse ausi étrangement familier au juriste du vingt-et-unième siècle ? C'est que, si l'on a refait les peintures et placé quelques nouveaux bibelots sur les bureaux des magistrats ( téléphone, ordinateur, et bientôt caméra vidéo ) , l'architecture de la maison, solidement construite par Napoléon, est toujours la même. L' organisation judiciaire n'a pas fondamentalement évolué, et l' on se réfère toujours, dans les débats contemporains sur la réforme de la justice, aux réflexions de l'auteur des " Illusions perdues ".

Il faut les relire, c'est entendu. Mais dans leur intégralité, et sans omettre une phrase sur deux, comme le font le plus souvent les détracteurs du juge d'instruction. Ainsi, dans la troisième partie de "Splendeurs et misères des courtisanes " :

" Aucune puissance humaine, ni le roi, ni le garde des sceaux, ni le premier ministre ne peuvent empiéter sur le pouvoir d'un juge d'instruction, rien ne l'arrête, rien ne lui commande. C'est un souverain soumis uniquement à sa conscience et à la loi. En ce moment où philosophes philanthropes et publicistes sont incessamment occupés à diminuer tous les pouvoirs sociaux, le droit conféré par nos lois au juge d'instruction est devenu l'objet d'attaques d'autant plus terribles qu'elles sont presque justifiées par ce droit, qui, disons-le, est exorbitant. Néanmoins, pour tout homme sensé, ce pouvoir doit rester sans atteinte ; on peut, dans certains cas, en adoucir l'exercice par un large emploi de la caution ; mais la société, déjà bien ébranlée par l'inintelligence et par la faiblesse du jury (magistrature auguste et suprême qui ne devrait être confiée qu'à des notabilités élues), serait menacées de ruine si l'on brisait cette colonne qui soutient tout notre droit criminel. L'arrestation préventive est une de ses facultés terribles, nécessaire, dont le danger social est contrebalancé par sa grandeur même. D'ailleurs, se défier de la magistrature est un commencement de dissolution sociale. Détruisez l'institution, reconstruisez la sur d'autres bases ; demandez, comme avant la Révolution, d'immense garantie de fortune à la magistrature ; mais croyez-y ? n'en faites pas l'image de la société pour y insulter. Aujourd'hui le magistrat, payé comme un fonctionnaire, pauvre pour la plupart du temps, a troqué sa dignité d'autrefois contre une morgue qui semble intolérable à tous les égaux qu'on lui a faits ; car la morgue est une dignité qui n'a pas de points d'appui. Là gît le vice de l'institution actuelle (...) "  Il est difficile de voir dans cette description du pouvoir d'un juge d'instruction de 1830 une critique radicale : pour tout homme sensé ce pouvoir doit rester sans atteinte, écrit clairement Balzac. On ignore quel serait son commentaire devant la multiplicité des atteintes successives portées aux attributions du magistrat instructeur, qui n'ont dès lors cessé de se réduire comme une peau de chagrin.

Un peu plus loin : " l'opinion publique en France condamne les prévenus et réhabilite les accusés par une inexplicable contradiction. Peut-être est-ce le résultat de l'esprit essentiellement frondeur du français. "

Ailleurs : " Avancer ! Voilà le mot terrible, l'idée qui, de nos jours, change le magistrat en fonctionnaire (...) Aujourd'hui, où l'on fait de l'argent la garantie sociale universelle, on a dispensé les magistrat de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes ; aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de l'importance à des positions autres que celles d'où devrait venir tout leur éclat. Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on avance dans l'armée ou dans l'administration. Cette pensée, si elle n'altère pas l'indépendance du magistrat, est trop connue et trop naturelle, on en voit trop d'effets, pour que la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l'opinion publique. Le traitement payé par l'État fait du prêtre et du magistrat, des employés. Les grades à gagner développent l'ambition ; l'ambition engendre une complaisance envers le pouvoir ; puis l'égalité moderne met le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi, les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se sont amoindries au XIXe siècle, où l'on se prétend en progrès sur toutes choses."  Eh oui, on connaît encore quelques magistrats ayant emprunté de l'importance en devenant parlementaires. Mais il est piquant de constater que notre nostalgique de l'Ancien régime, en se livrant à un sévère réquisitoire contre le système français de la carrière, rejoint la revendication actuelle du grade unique, si chère au syndicat de la magistrature.

On aimerait pouvoir lire, sous la plume de Balzac, les péripéties de l'affaire d'Outreau ou le roman du dossier Clearstream. Il y aurait là matière à camper quelques solides personnages d'avocats, de journalistes, de parlementaires, de magistrats, bref, à ajouter de nouveaux volumes à la Comédie humaine. Peut-être quelques lecteurs, lassés des obscurs complots qu'on leur décrit à longueur de best-sellers, emmèneront-ils avec eux en vacances un exemplaire de " Splendeurs et misères des courtisanes."  Ils ne perdront pas au change.

Publié dans turcey

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